Le mot prière signale que l’auteur parle à Dieu, pas à nous ; le meilleur profit que nous en tirerons sera de prier en des termes comparables. Le nom Moïse signale que ce Psaume existe trois ou quatre siècles avant tout autre, comme une prière germe du livre des Psaumes, et davantage. Car les écrits de l’AT ont été retenus en Israël d’après un critère : être dans la ligne des cinq livres de Moïse. Les mots homme de Dieu remémorent l’exceptionnelle proximité qu’il accordait à Moïse : il lui faisait contempler une représentation de l’Éternel (Nbr 12 v 8).

 

Moïse célèbre Dieu comme refuge, comme créateur par qui le mortel est contrit.

Seigneur, toi tu as été pour nous un refuge, de génération en génération (v 1).  Pour nous : Moïse inclut le peuple dans sa reconnaissance pour les soins protecteurs de Dieu, depuis Abram. Le mot refuge (résidence) a inspiré tant de louanges : l’Éternel est mon bouclier, mon refuge, ma forteresse. Et des prières comme : sois pour moi un rocher d’habitation (Ps 71 v 3), ou : je demande à l’Éternel une chose, habiter toute ma vie dans la maison de l’Éternel (Ps 27 v 4). Oui, d’innombrables louanges et prières ultérieures, de génération en génération.

Avant que les montagnes soient nées, et que tu aies donné un commencement à la terre et au monde, d’éternité en éternité tu es Dieu (v 2).  Si les montagnes existent (Moïse y avait été appelé par Dieu, deux fois quarante jours) c’est parce que : tu es avant. Moïse confesse : tu as créé la terre, tu es Dieu. L’immense disproportion existant entre d’éternité en éternité et de génération en génération, est le champ où nait la crainte de l’Éternel. Cette confession est le germe de nombreux Psaumes chantant que l’Éternel règne.

Tu fais retourner l’homme à la poussière, et tu dis : fils d’Adam, retournez (v 3).  Sur tous, Israélites ou pas, Moïse admet la sentence divine (qui impliquait le retour à la poussière). En priant il confesse que la mort humaine est une sanction de Dieu, et pas une conséquence autogène du péché, pas une loi de la nature. C’est à Dieu que Moïse parle, c’est Dieu qu’il honore : tu fais, tu dis. Précisément, le verset peut se traduire : tu ramènes le mortel jusqu’à l’écrasement (la contrition) et tu dis : fils d’Adam, repentez-vous. En qualifiant les humains de mortels, Moïse reconnaît la sanction divine, mais reconnaît aussi que Dieu – seul refuge – s’occupe d’eux : il les humilie pour qu’ils entendent son appel au repentir. Cette prière en a inspiré beaucoup en Israël (ex. Ps 119 v 67).

Car mille ans sont à tes yeux comme le jour d’hier, quand il passe, et comme une veille de la nuit (v 4).  Mille ans : promise à un bel avenir, cette expression dit d’abord ce que les choses sont aux yeux de Dieu, et image le caractère inéluctable de sa sanction. Même Mathusalem qui a vécu 969 ans, n’a vécu que le jour d’hier (le jour où tu en mangeras, tu mourras, Gn 2 v 17). En Israël qui a conservé cette prière, que ses mots « mille ans comme le jour d’hier » soient une consolation de Dieu pour les 400 ans d’esclavage, les 300 ans sans David, les seulement 400 ans de royaume, les 500 ans sans prophète jusqu’au Messie… et les 2000 ans loin de l’alliance nouvelle.

Tu les emportes ; ils sont (comme un instant de) sommeil qui, le matin, passe comme l’herbe ; elle fleurit le matin et elle passe, on la coupe le soir et elle sèche (v 5 et 6).  À nouveau, plus qu’une réflexion sur la fragilité humaine, c’est une prière qui reconnaît en Dieu celui qui rend non pérenne la vie des fils d’Adam : tu les emportes. C’est lui qui, faisant préparer le chemin du Seigneur (Es 40 v 3), dit : crie ! que crierai-je ? toute chair est comme l’herbe et tout son éclat comme la fleur des champs, l’herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera éternellement (v 6-8).

 

 

 

Moïse confesse ensemble la colère et la face de Dieu.

Nous défaillons par l’effet de ta colère, et ta fureur nous épouvante (v 7).  Moïse sait de quoi il parle (Dt 9 v 18-19). Et, exemple pour nous, il en parle à Dieu. Et il englobe son peuple (nous défaillons), pour lequel la colère divine est une évidence (par exemple à cause du veau d’or). Sa colère n’est pas perte de patience, mais fidèle élan à détruire l’abominable mal (élan aussi constant que la haine d’un médecin pour le virus, ou d’un parent pour le crime). Sa colère est une terreur pour ceux qui aiment le mal, elle est aussi une alerte pour ceux qui veulent l’éviter. Ainsi, exposant la grandeur du salut (Rm 1 v 16), Paul débute par l’évidence de la colère de Dieu (v 18).

Tu mets devant toi nos fautes, et au luminaire de ta face ce que nous dissimulons (v 8).  Parlant de la face du Seigneur, Moïse sait aussi de quoi il parle. Sa déclaration est un modèle à imiter : tu mets devant toi nos fautes. Un modèle libérateur, car c’est la meilleure chose qui puisse arriver aux pécheurs : que leurs fautes viennent à la lumière. Car seule sa face est salut. Là, quand on confesse et la colère de Dieu et sa face, on ne dissimule plus (Ps 32 v 1 à 5).

Car tous nos jours déclinent par ton courroux, nous voyons nos années s’achever comme un murmure. Les jours de nos années s’élèvent à soixante-dix ans, et si (nous sommes) vigoureux à quatre-vingts ans ; et leur soulèvement n’est que peine et misère, car cela passe vite et nous nous envolons (v 9 et 10).  Moïse ne dit pas aux hommes qu’ils déclinent biologiquement, il confesse à Dieu : c’est par ton courroux. Dieu avait accordé des vies de 900 ans, puis avait réduit à 120, plus généralement à 70 ou 80. Moïse l’avoue, ces années sont soulèvement c’est à dire orgueil et rébellion que le courroux de Dieu rabat. Ces années sont peine et mécompte, mauvais calcul comme l’a été la Tour de Babel.

Qui reconnaît la force de ta colère et ton courroux, selon la crainte qui t’est due ? (v 11).  Cette crainte est don de Dieu (litt. ta crainte) et suit un axe salutaire. Un axe trop ignoré, Moïse s’en ouvre à Dieu : qui reconnaît ta colère ? Moïse confesse qu’elle a un effet sur ceux qui voudront craindre Dieu et être arrachés au mal. Elle doit être reconnue comme juste, ce qui dispose au repentir (Ps 51 v 6). N’était-ce que dans l’AT ? Non. Jésus – vers qui la loi de Moïse conduit – évoque cette colère (Lc 21 v 23) et en montre un peu, pour cibler le mal (Mc 3 v 5). Tout le NT la mentionne (env. 35 fois) et pose le fait : celui qui ne se confie pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui (Jn 3 v 36). Puis il pose ce qu’est le salut : Jésus nous délivre de la colère à venir (1 Th 1 v 10). Le NT ne parle plus de colère au sujet des saints, même quand leur Père les corrige, mais uniquement au sujet de la perdition.

Fais connaître (litt.) ainsi à compter nos jours, afin que nous conduisions (notre) cœur avec sagesse (v 12).  Ainsi, c’est à dire à nous qui reconnaissons ton courroux. La prière demande à Dieu de faire connaître un autre vécu de nos jours. Un autre vécu que peine et misère. Cette prière est sans doute germe de : heureux qui médite la loi de l’Éternel jour et nuit (Ps 1 v 2), ou : tes bontés se renouvellent chaque matin (Lam 3 v 23). C’est la bonne manière de compter, apprise avec Dieu, et produisant ce que dit la deuxième partie du verset. En hébreu, cette partie n’a que trois mots : venir – cœur – sagesse. Là où Dieu fait connaître, il y aura un venir à lui, un cœur et non une apparence, une sagesse trouvée dans la crainte de Dieu.

 

 

Moïse intercède comme connaissant la tendresse de Dieu.

Reviens Éternel ! jusques à quand… ? aie pitié de tes serviteurs (v 13).  Prière de l’homme de Dieu, qui connaît Dieu, cette supplication est un modèle largement suivi : demander la miséricorde de Dieu ! L’expression jusques à quand, reprise surtout dans les Psaumes, pleure à Dieu pour les longues années vécues hors de son approbation (Ps 13 v 1-3). Moïse prolonge ses précédentes intercessions : reviens de l’ardeur de ta colère (Exd 32 v 12). Prière qui inspire tant de prières en Israël : reviens, en faveur de cette vigne (Ps 80 v 15), ou : reviens, à cause des tribus de ton héritage (Es 63 v 17).

Rassasie-nous dès le matin de ta bienveillance, et nous serons triomphants et joyeux en toutes nos journées. Réjouis-nous autant de jours que tu nous as humiliés, autant d’années que nous avons vu le malheur (v 14 et 15).  Cette demande : rassasie-nous, réjouis-nous, montre que reconnaître sainement la colère de Dieu est suivi d’une saine confiance en sa bonté. Prière prophétisant la piété d’Israël : nous serons joyeux et triomphants c’est à dire chantants. Combien de Psaumes ont fait résonner cela : chantez à l’Éternel ! En précisant : dès le matin, et : autant de jours, d’années, Moïse demande un vrai vécu nouveau, qu’il confesse être fruit paisible de la justice divine : tu as humilié.

Que ton œuvre apparaisse à tes serviteurs, et ta splendeur à leurs fils ! (v 16).  Ses serviteurs ont vu les œuvres de l’Éternel à la sortie d’Égypte, ils les verront à l’entrée en Canaan, ils les verront avec David ou Élie. Mais, dans le cadre de cette prière léguée au peuple de l’alliance, Moïse prie qu’apparaisse une autre œuvre, ton œuvre au singulier. L’exaucement de cette prière sera la nouvelle alliance qui apparaitra à leurs fils. La grande œuvre de l’Éternel c’est le don de Christ (Ps 2 v 7) par qui il opère le salut éternel : l’œuvre de Dieu c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé (Jn 6 v 29). Celui par qui apparaît pleinement la splendeur de l’Éternel. Moïse le savait-il ? Oui, puisque Jésus affirme : il a écrit à mon sujet (Jn 5 v 46).

Que la tendresse du Seigneur notre Dieu soit sur nous ! affermis pour nous l’ouvrage de nos mains, oui affermis l’ouvrage de nos mains ! (v 17).  Cette demande magnifie le lien entre notre Dieu et nous. En magnifiant la tendresse du Seigneur, Moïse sait de quoi il parle. Il avait directement entendu : je ferai passer devant toi toute ma bonté (Exd 33 v 19). Ici il demande cette tendresse sur les membres du peuple. Demande dont ont germé des chants de foi : combien est précieuse ta bonté, ô Dieu, à l’ombre de tes ailes les humains se réfugient ; ils se rassasient de l’abondance de ta maison, et tu les abreuves au torrent de tes délices (Ps 36 v 8-9). Puis, en demandant : affermis l’ouvrage de nos mains, Moïse s’attend à l’Éternel. C’est lui qui le fera pour nous. Ce ne sera plus : l’herbe fleurit le matin et elle passe, ce ne sera plus : bâtissons une tour, faisons-nous un nom. Mais ce seront les œuvres préparées d’avance par le Messie : le moissonneur amasse du fruit pour la vie éternelle (Jn 4 v 36).

 

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