Suite à l’article précédent « En quels termes Jésus a-t-il envoyé ses disciples ? », une réflexion est incontournable : notre Seigneur sait ce qui sauve, de là viennent les termes de l’envoi.  Alors peut-on en retrancher quelque chose, remplacer, ajouter ? Dans ce cas, obéit-on réellement à l’envoi ?

 

Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde.

Jésus dit cela (Jn 17 v 16) en lien avec : comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde (v 18). Ça montre que la force pour obéir à l’envoi, c’est accepter de ne pas être du monde.

Bien que le présent article se concentre sur les termes de l’envoi, il y a en amont la question première : Sommes-nous tous envoyés ? Envoyés où, vers qui ?  Sans conteste, l’envoi par Jésus ne concerne pas uniquement les douze puis quelques ministères ; et ce n’est pas uniquement un envoi vers les extrémités de la terre. Selon le NT, ce sont tous les membres des églises qui portent la parole de vie (Phil 2 v 15-16) dans leur propre cité, principalement dans leur entourage immédiat. Ensuite, pour compléter cet envoi de tous – et non pour s’y substituer – Dieu appelle certains à aller ailleurs prêcher l’Évangile (cp. Mc 1 v 38).

 

Pourquoi rester fidèle aux termes de l’envoi ?

Ce que l’Éternel dit au début de l’alliance : vous n’ajouterez rien à la parole que je vous commande, et vous n’en retrancherez rien (Dt 4 v 2, id 12 v 32 / 13 v 1), il le redit à la fin : si quelqu’un y ajoute … si quelqu’un retranche (Ap 22 v 18-19). Ne rien ajouter ou retrancher aux Écritures, s’applique évidemment aux termes de l’envoi.  Cette exigence divine, bien que largement connue, est sous- évaluée. Même ceux qui se veulent bibliques la voient souvent comme une rigueur… plus tout à fait vitale. Or elle l’est : vous êtes sauvés par l’Évangile, si vous le retenez dans les termes où je vous l’ai annoncé ; autrement, vous auriez cru en vain (1 Co 15 v 2). Être fidèle à ces termes est incontestablement un enjeu de salut ou de perdition.  Bien sûr, ‘les termes’ ce sont les points clé qu’il faut prêcher (v 3-4), et non le vocabulaire choisi pour les dire (toutefois, un vocabulaire trop étranger à la Bible en infléchit le sens).  Évidemment, veiller à ce que l’Évangile soit compréhensible, est autre chose que l’adapter aux objectifs humanistes. Sinon, comment se distingue-t-on de l’apostasie ?

 

 

RETRANCHER ?

 

Retranche-t-on quelque chose du contenu de l’envoi ?

D’abord, il faut se réjouir de ce que, depuis deux mille ans, d’innombrables disciples de Christ ont transmis l’Évangile dans les termes indiqués par Christ. Ils n’ont pas retranché la croix de Jésus, ni la repentance pour le pardon des péchés ; ni sa résurrection ; ni l’appel à croire la bonne nouvelle et être sauvé ; ni l’appel à devenir disciple de Jésus, être baptisé et lui obéir. Ils ont servi l’Évangile et – selon les époques – ont vu leur témoignage accompagné par beaucoup de miracles, ou par peu, ou à nouveau par beaucoup.

Ensuite, il faut implorer la miséricorde de Dieu parce que, souvent, on retranche du kérygme ce qui déplait au monde. C’est à dire : la croix de Jésus comme sacrifice expiatoire ; la réalité du péché, donc la repentance ; la résurrection corporelle de Jésus ; la nécessité de croire pour être sauvé ; etc.  Dans le christianisme libéral on assume de retrancher ainsi. Mais on retranche aussi dans le christianisme évangélique et particulièrement charismatique, pas toujours consciemment. Preuve en est qu’on escamote un terme de l’envoi, discret dans Marc mais notoire dans les Actes. Jésus avait dit : celui qui ne croira pas sera condamné, et Pierre rappelle : Jésus nous a commandé de prêcher au peuple et d’attester qu’il a été désigné lui-même par Dieu comme juge des vivants et des morts (Act 10 v 42).

 

Pourquoi retranche-t-on ?

On s’illusionne si on pense avoir dit l’Évangile en parlant aux gens de la foi chrétienne et de Dieu tout en taisant la croix, le pardon des péchés, le jugement. Qu’est-ce qui fait taire ces points clé ? C’est la faiblesse. C’est la façon dont on a soi-même été évangélisé.  C’est aussi, plus grave, un refus inavoué de certains termes de l’envoi. Pourquoi ce refus ? Principalement parce qu’on considère ces termes-là comme peu compatibles avec l’amour.  Il est normal de ne pas commencer l’évangélisation par un focus sur le péché et le jugement – quoique (cf. Rm 1) – mais il est anormal de ne jamais les mentionner. En aucun cas, évangéliser n’implique de menacer, mais encore moins de masquer les enjeux que sont le salut et la perdition.

 

 

REMPLACER ?

 

En quoi devons-nous avoir foi ?

Quand le Maître nous fait savoir quoi prêcher, il nous fait également savoir où réside la puissance de Dieu, et donc en quoi nous devons avoir foi. Je n’ai pas honte de l’Évangile car il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit (Rm 1 v 16), et : la parole de la croix est puissance de Dieu (1 Co 1 v 18), nous prêchons Christ crucifié, puissance de Dieu et sagesse de Dieu (v 23-24).  Quand on retranche des points clé du kérygme, c’est qu’on a cessé d’avoir foi en la prédication de la croix pour, maintenant, avoir foi en une autre parole.

Quand on évangélise, on remplace facilement la prédication de la croix par « la prédication de l’amour ». On objectera : n’est-ce pas la même chose, n’est-ce pas mieux même, puisque Dieu prouve son amour par la croix de Christ ?  En fait, c’est seulement à ceux qui ont déjà cru, que Paul écrit ça (Rm 5 v 8). Est-ce que dans l’envoi Jésus a dit de prêcher l’amour de Dieu ? Non. L’a-t-il lui-même prêché aux foules ? Non. Ses apôtres l’ont-ils prêché à toute ethnie ? Non. C’est pourquoi il n’est pas écrit, concernant l’évangélisation : la prédication de l’amour est puissance de Dieu.  Évidemment, cet amour de Dieu, Christ le dit mieux que personne mais quasi uniquement aux disciples (Jn 13 v 1 vaut jusqu’au ch 16) : le Père lui-même vous aime, et : demeurez dans mon amour, etc. Ses apôtres feront de même : qu’il vous enracine et vous fonde dans l’amour (Eph 3 v 17).  En différant les paroles sur l’amour de Dieu, Jésus fait comme l’Éternel qui dans tout l’AT parlait d’un salut pour toute ethnie mais, à ce moment, ne parlait d’amour qu’à Israël. Il faut en déduire, non que Dieu n’aime pas le monde (Jn 3 v 16), mais que son appel aux perdus n’inclut pas tous les thèmes de son lien paternel avec les saints.

 

Est-il possible qu’aux perdus Dieu ne parle pas premièrement d’amour ?

Pour comparaison, est-il possible que, envoyé comme le Messie promis, Jésus empêche ses disciples de dire publiquement qu’il l’est ? C’est pourtant ce qu’il a fait, jusqu’à la croix.  De même, il nous envoie pour transmettre l’appel divin visant le vrai besoin des gens : purification et vie éternelle… en quoi seulement ils connaitront l’amour insondable de Dieu. Une évangélisation où cet appel est remplacé par autre chose, produit des croyants pour qui être comblé ici-bas prime, et perdre sa vie est impensable. Selon les données bibliques, clamer aux perdus : Dieu vous aime, ce n’est pas avoir dit l’Évangile.

Ces données posent une question nécessaire : savons-nous mieux que Jésus dans quelle prédication réside la puissance de Dieu pour sauver quelqu’un ?  Allez dans le monde entier et prêchez la bonne nouvelle à toute la création ; celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné … ils s’en allèrent prêcher partout ; le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la parole par les signes qui l’accompagnaient (Mc 16 v 15-16 puis v 20). Difficile à admettre, aucun verset du NT ne relie : bonne nouvelle et amour prêché, mais : bonne nouvelle et royaume approché, c’est à dire venue de Jésus.  Ainsi, Dieu a prévu qu’on expose Jésus incarné (il faisait le bien de lieu en lieu), Jésus crucifié et ressuscité. Cela non en discourant sur l’amour mais en le démontrant, comme il l’a fait.

 

 

AJOUTER ?

 

Aux termes de l’envoi, on ajoute parfois l’idée de domination.

D’abord, il faut se réjouir de ce que, depuis deux mille ans, de nombreux disciples du Christ ont entendu la dimension mondiale de l’envoi : allez dans toute la création Beaucoup l’ont fait à contre-courant de l’immobilisme institué.  Hélas, il faut réfléchir aussi, là où le christianisme est devenu religion d’État, beaucoup ont œuvré à élargir son influence mais avec l’idée que l’Église doit régner sur le monde, le gouverner. Étant un ajout aux termes de l’envoi, ça a mené l’Église aux pires crimes de son Histoire. Plus tard, beaucoup sont allés vers toute ethnie mais avec une confusion entre servir l’Évangile et étendre la civilisation des empires coloniaux.

Tristement, ces ajouts-là trouvent depuis quelques décennies un regain d’attrait. Sans retrancher aux paroles de Jésus, on y ajoute un sens prétendument supérieur : l’envoi serait pour dominer. On s’appuie sur : remplissez la terre et soumettez-là, dominez sur les poissons, oiseaux, tout animal (Gn 1 v 28). Négligeant qu’il ne s’agit aucunement de domination sur des humains, et surtout que Jésus n’inclut jamais la domination dans son envoi, on présente ce verset de Genèse comme l’essence du dessein de Dieu. On pense à une domination sur les esprits mauvais (outrepassant ce qu’en montre le NT) mais aussi sur la culture, l’économie, la politique.  On retient : presque toute la ville s’assembla pour entendre la parole de Dieu (Act 13 v 44), sans retenir : je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Mt 10 v 16). On trahit : comme le Père m’a envoyé, je vous envoie, en enseignant que l’envoi serait pour dominer jusqu’à changer le monde.  Quel est le problème, vu qu’aux termes de l’envoi on ne retranche rien ? C’est qu’on y ajoute. C’est que la prédication de la croix, on la coiffe d’une espérance qui falsifie les textes : l’Église devait ‘établir’ le royaume de Dieu sur terre (verbe que le NT n’applique jamais aux saints).

 

Aux miracles, on ajoute parfois une dimension systématique.

En lien avec une fausse idée du règne, vient une sur-amplification des termes de l’envoi. C’est quand on enseigne que les signes accompagnant la parole du salut, devraient être systématiques.  Bien sûr, il faut se réjouir de voir que Dieu sensibilise son Église aux miracles. Mais sans oublier que, selon Jésus, l’Évangile sera proclamé pour servir de témoignage à toutes les ethnies (Mt 24 v 14). Autrement dit, les signes ont pour vocation de signaler le salut qu’on prêche, et non d’ôter du monde toute souffrance.

En chemin prêchez que le royaume de Dieu est proche, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons : est-ce une vue d’ensemble de signes du royaume, ou un cahier des charges ? La réponse vient premièrement du ministère même de Jésus, où les résurrections par exemple étaient bien plus rares que les guérisons. Deuxièmement, la distinction entre purifier les lépreux et guérir les malades situe cet envoi inaugural des douze, comme accomplissant la Loi (Mc 1 v 44). Troisièmement, il y a une différence de radicalité entre cet envoi-là et les termes de l’envoi final où, des quatre Évangiles, Marc seul mentionne la dimension miraculeuse.  Il faut retenir la promesse de miracles selon que l’Esprit donne (1 Co 12 v 10), sans forcer les termes de l’envoi comme si chaque disciple devait guérir tout le monde et ressusciter les morts.

 

Conclusion.

Mon royaume n’est pas d’ici-bas (Jn 19 v 36), affirme Jésus.  Si donc il nous envoie, ce n’est pas pour plaire au monde, ni le rejoindre au sujet de l’amour, ni le dominer ; c’est pour en appeler ceux que Dieu destine à la vie éternelle (Act 13 v 48).

 

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